Ils n’attendent pas la panne

Cyril Moussilmani  Windsurfeur pro PWA Slalom

On imagine souvent l’athlète de haut niveau comme quelqu’un doté d’une volonté hors norme. Une machine à souffrir. Un tempérament capable d’encaisser là où les autres renoncent.

Après plus de dix ans passés dans ces environnements (circuits internationaux, neuf Bol d’Or consécutifs, windsurf, BMX, skate, rugby, sports mécaniques), j’en ai tiré une autre conclusion.

Les athlètes qui durent ne sont pas simplement ceux qui savent le mieux forcer.

Ils sont aussi ceux qui apprennent à observer.

La vraie différence

Dans le haut niveau, on ne se contente pas d’imposer toujours plus au corps. On observe comment il réagit à la charge, comment il récupère, ce qui change lorsque le volume augmente et quels signes apparaissent lorsque l’équilibre commence à se modifier.

Puis on ajuste.

C’est probablement l’un des enseignements les plus importants que ces années m’ont apporté : la performance durable ne consiste pas seulement à pousser davantage. Elle consiste aussi à savoir quand écouter.

Une récupération qui devient plus difficile. Une fatigue inhabituelle. Un sommeil moins réparateur. Une raideur qui revient. Une concentration moins bonne. Une sensation générale de ne plus fonctionner tout à fait comme d’habitude.

Aucun de ces signes ne permet, à lui seul, de tirer une conclusion sur ce qui se passe dans le corps. Mais lorsqu’ils apparaissent, persistent ou s’accumulent, ils méritent parfois qu’on s’y intéresse.

Dans le haut niveau, on essaie justement de ne pas attendre systématiquement la panne pour commencer à se poser des questions.

Et c’est peut-être là que nous pouvons tous apprendre quelque chose.

Ce qu’ils observent, et que nous pouvons apprendre à observer

Il ne s’agit pas de devenir obsédé par la moindre sensation.

Au contraire.

Il s’agit simplement de mieux connaître son fonctionnement habituel pour remarquer lorsqu’il commence à changer.

L’énergie, par exemple. Est-elle relativement stable dans la journée ou connaissez-vous depuis quelque temps des chutes inhabituelles ?

Le sommeil. Vous endormez-vous comme d’habitude ? Vous réveillez-vous reposé ? Votre sommeil s’est-il récemment fragmenté ?

Le corps au réveil. Est-il disponible ou constamment lourd, tendu, raide ?

La concentration et l’humeur. Vous sentez-vous aussi disponible mentalement qu’à l’ordinaire ou plus irritable, plus dispersé, plus rapidement dépassé ?

La récupération. Après un effort, une période chargée ou une mauvaise nuit, combien de temps vous faut-il pour retrouver votre état habituel ?

Ces éléments peuvent évoluer pour énormément de raisons. L’objectif n’est donc pas de s’autodiagnostiquer à partir d’eux.

L’objectif est beaucoup plus simple : remarquer ce qui change.

Une minute par jour suffit pour commencer

On pourrait penser que cette capacité d’observation appartient aux athlètes parce qu’ils disposent d’équipes, de bilans et d’outils sophistiqués.

Ces moyens peuvent évidemment être précieux dans le sport de haut niveau.

Mais pour commencer à mieux observer son propre fonctionnement, nul besoin d’un équipement particulier.

Je propose souvent quelque chose de très simple.

Chaque soir, prenez une minute et posez-vous trois questions :

  • Comment était mon énergie aujourd’hui ?
  • Comment était mon humeur ?
  • Comment était mon ventre et ma digestion ?

Pas besoin d’analyse complexe. Encore moins de diagnostic.

Un ou deux mots par réponse suffisent.

Stable. Fatigué. Nerveux. Léger. Gonflé. Calme. Irritable. Fluide.

L’intérêt apparaît avec la répétition.

Au bout de plusieurs jours ou plusieurs semaines, certaines associations peuvent commencer à devenir visibles : une période particulièrement chargée qui accompagne un sommeil moins bon, certaines habitudes qui semblent coïncider avec une digestion différente, une récupération plus difficile après plusieurs journées sans véritable pause.

Cela ne prouve pas qu’un élément en cause un autre.

Mais cela permet de commencer à connaître son propre fonctionnement.

Et cette connaissance est déjà précieuse.

Ce que le haut niveau a changé dans ma pratique

Cette façon d’observer ne concerne aujourd’hui plus seulement les sportifs que j’accompagne.

Elle influence ma manière de recevoir chaque personne au cabinet.

Lorsqu’un patient arrive avec une douleur, je m’intéresse évidemment à cette douleur : où elle se situe, comment elle est apparue, ce qui l’aggrave ou la soulage.

Mais je cherche également à comprendre dans quel contexte elle est apparue.

Comment dort cette personne ? Comment récupère-t-elle ? Quelle est sa charge physique ou nerveuse ? Quelles sont ses habitudes de vie ? Depuis combien de temps le problème existe-t-il ? Quelque chose a-t-il changé avant son apparition ?

Cela ne signifie pas qu’une douleur est forcément causée par le stress, l’alimentation, le sommeil ou un autre élément du quotidien.

Cela signifie simplement que le corps ne vit pas en dehors de son contexte.

Lorsqu’un problème persiste ou revient, regarder plus largement peut parfois apporter des informations utiles, parallèlement à l’évaluation de la zone douloureuse elle-même et, lorsque la situation le nécessite, à un avis médical.

C’est ce que résume la phrase qui guide aujourd’hui ma pratique :

Comprendre avant de traiter.

Des bases communes, des réponses individuelles

Le haut niveau m’a également appris à me méfier des recettes universelles.

Deux athlètes soumis au même entraînement ne récupèrent pas nécessairement de la même manière.

Deux personnes dormant le même nombre d’heures ne se réveillent pas forcément dans le même état.

Une méthode extrêmement efficace pour quelqu’un peut être totalement inadaptée à un autre.

Nous partageons des besoins fondamentaux, mais nous ne répondons pas tous de la même manière aux contraintes auxquelles nous sommes exposés.

C’est pourquoi je préfère essayer de comprendre une personne plutôt que de lui appliquer mécaniquement un protocole.

Son histoire. Son rythme. Ses contraintes. Ses habitudes. Ce que son corps tolère bien et ce qu’il semble tolérer moins bien.

L’objectif n’est pas de contrôler chaque paramètre de sa vie.

Il est de comprendre suffisamment son fonctionnement pour pouvoir agir avec davantage de justesse.

Le vrai enseignement

S’il fallait résumer toutes ces années auprès du sport de haut niveau en une seule idée, ce serait probablement celle-ci :

Vous n’avez pas besoin de devenir rigide. Vous avez besoin de devenir capable.

Capable de remarquer lorsqu’un fonctionnement habituel commence à changer.

Capable de ne pas considérer systématiquement la fatigue, un sommeil perturbé ou une gêne récurrente comme un simple bruit de fond.

Capable aussi de comprendre qu’écouter son corps ne signifie pas s’inquiéter de tout.

Parfois, il faudra simplement récupérer davantage. Parfois, modifier quelque chose dans son quotidien. Parfois, consulter un professionnel de santé pour comprendre ce qui se passe.

L’essentiel est de ne pas attendre systématiquement que le corps crie pour commencer à l’écouter.

Les athlètes de haut niveau n’ont pas un autre corps que le nôtre.

Ils ont simplement appris à lui accorder de l’attention avant que la performance ne les oblige à le faire.

Et cette attention, elle, est accessible à chacun.

Note

Cet article présente une démarche générale d’observation du corps et ne permet pas d’établir un diagnostic. Des symptômes persistants, importants, inhabituels ou qui s’aggravent nécessitent une évaluation adaptée par un professionnel de santé.

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